La micro-édition

L.E.Q.C.D.N.A.C.P.

L.E.Q.C.D.N.A.C.P. (Les Editions Qui Changent De Nom A Chaque Parution) sont depuis 2001 une forme libre de travail éditorial, une activité proche du hobby réalisée avec les grands moyens du bord grâce à une technique révolutionnaire, simple, rapide et peu coûteuse dans le domaine de l’imprimé: la photocopie de qualité. Le désir au départ était de répondre aux envois de plaquettes d’amis écrivains ou artistes en publiant d’autres plaquettes qui changeraient de nom d’édition selon le contenu, le contenant ou l’humeur, ce sont des éditions de circonstance.

L.E.Q.C.D.N.A.C.P.

De petits ouvrages copiés-collés, pensés la veille et manufacturés le lendemain, diffusés comme un cadeau pour remercier quelqu’un, pour se souvenir d’une soirée, pour matérialiser une idée, pour passer le temps en évitant de trop le perdre. Des plaquettes et prospectus de tous formats engendrés par la photocopieuse – un A4 voire un A3 plié en 2 ou en 4 dans divers sens et multiplié –, avec des mises en page à la main et des typographies en fonction des ordinateurs ou machines à écrire utilisés, des papiers et cartons selon l’arrivage. De petits volumes spiralés, agrafés (le plus souvent) ou réunis sous chemise, pochette en plastique ou enveloppe américaine pour un total de plus de 80 titres (plus quelques tirages spéciaux, sans compter les pirates).

On se prend au jeu, on vous prend pour un vrai éditeur – quelle surprise de recevoir une lettre de candidature en vue d’un emploi aux Editions des Seins de l’Oiseau –, on participe à des foires du livre (Livresse à Charleroi, Les Fugueurs du Livre à Liège, Druksel à Gand, Le marché du livre de Mariemont, et même la Foire du Livre de Bruxelles – invité par La petite fanzinothèque belge), des revues écrivent des articles sur ces éditions qui n’en sont pas (L’Art même, Le Carnet et les instants, Le matricule des anges, la Maison de la poésie de St-Quentin-en-Yvelines, la revue Inter au Québec), la Librairie Nouvelle ou Les éditions de l’heure nous hébergeront, le service du dépôt légal de la Bibliothèque Royale est régulièrement surchargé de travail vu notre harcèlement éditorial.

Sur plus de 80 titres – et sa fausse collection « Grand Hôtel Charleroy » – au catalogue, L.E.Q.C.D.N.A.C.P. ayant accueilli Tom Gutt, Robert Willems, Odette Blavier, Robert Varlez, Thierry Tillier, André Stas, Ben, Tom Nisse ou Luc Fierens comptent 2 best-sellers (Charleroy, mon amour et Mythes et légendes du Pays de Charleroy), un volume épuisé en quelques semaines (La vie pratique), un ovni qui fait son chemin (Journaux croisés). Et même 4 rééditions (La découverte de l’effroi, Amours singulières, Les fatalités déjouées et Les sept pichets capiteux). Dernièrement l’on y a publié des plaquettes sur des chats et d’autres tout aussi anecdotiques sur des minitrips au Luxembourg.

François Liénard, 2017.

La micro-édition et le livre d’artiste en Belgique francophone

Le livre d’artiste, le livre-objet, le multiple, la micro-édition, ces façons d’aborder le livre sont héritées des avant-gardes des années ’60 – même si l’on en trouve la préhistoire chez Dada, au Bauhaus ou chez les Futuristes. Le « livre d’artiste » était autrefois un livre de peintre, un grand livre illustré de nature hautement bibliophilique créé par des marchands et collectionneurs comme Vollard ou Kahnweiler. Ce qu’on appelle « livre d’artiste » aujourd’hui et ce depuis les années ’60 est un livre dont le contenu est indissociable du contenant ; de support, il est devenu sa propre fin. Il est le résultat de la transformation du medium livre en une œuvre en soi*, avec souvent le rejet du luxe qu’avaient les livres précieux – même si aujourd’hui dans les mêmes foires ou marchés, la photocopie et l’agrafe côtoient la reliure à l’ancienne et le papier fait main. Le livre-objet est une œuvre-livre pouvant prendre les formes de sculptures voire d’installations – les reliures somptueuses de la Belle Epoque les annonçant un demi-siècle auparavant dans leur volonté de transformer le livre en objet, les vélins et cuirs d’hier faisant place actuellement aux caoutchoucs, métaux et autres synthétiques. La micro-édition est un terme général regroupant toutes ces éditions artisanales au tirage limité allant de la presse typographique d’antan au tirage informatique en passant par la photocopie – le poète symboliste Max Elskamp composait, illustrait et imprimait lui-même ses recueils, précédant de plus d’un demi-siècle les micro-éditeurs contemporains. Ces « livres » font se rencontrer artistes, peintres, graphistes, relieurs, typographes, graveurs, éditeurs et écrivains, bibliophiles et collectionneurs. Ce sont des œuvres-livres qui pourraient même se passer de textes, ces livres existant en tant qu’objets, installations ou performances, c’est-à-dire œuvres d’art à part entière. L’éditeur devient artiste, un art éditorial qui se manifeste en Belgique depuis Deman – l’éditeur de Mallarmé, Verhaeren, Villiers de l’Isle Adam illustrés par Khnopff, Rops ou Redon – jusqu’à Daily-Bul, Yellow Now, Lebeer-Hossmann, Tandem ou La Pierre d’Alun pour les maisons d’édition contemporaines « historiques »**. Depuis 10 ou 20 ans, Postfluxpostbooklets***, L.E.Q.C.D.N.A.C.P. (Les Editions Qui Changent De Nom A Chaque Parution) ou Les éditions de l’heure – un choix arbitraire parmi quelques autres activistes – posent la question de la petite édition, de sa réalisation, de sa diffusion, de sa survie, ces petites productions étant contraintes de circuler dans un réseau parallèle au milieu de l’industrie mastodonte de l’imprimé****. Bien entendu, n’ayant pas en mains toute la machinerie financière, industrielle et promotionnelle dont disposent les grandes maisons d’édition, ces micro-structures publient chaque livre à quelques dizaines d’exemplaires, tous  tirés grâce à un simple PC (facultatif), une imprimante ou une photocopieuse. Nous ne sommes pas ici dans la réalisation d’un livre-produit ni dans la confection fétichiste d’une œuvre-livre qui tirerait sa valeur de sa rareté mais dans l’impression – sans labeur inutile mais avec tout le professionnalisme rigoureux de l’amateur – d’idées à faire passer de mains en mains en toute liberté. (François Liénard, 2009)

* Le livre d’artiste est « un livre qui est par lui-même une œuvre et non le moyen de diffusion d’une œuvre » (Anne Moeglin-Delcroix)

** On parle ici de la Belgique francophone, on pourrait développer le sujet avec les éditeurs Guy Schraenen ou Dirk Imschoot  pour la partie néerlandophone du pays.

*** Trichons un peu : les éditions Posfluxpostbooklets dont s’occupe Luc Fierens sont les plus wallonnes de Flandre…

**** Notons que beaucoup de micro-éditions sont simplement des maisons d’éditions traditionnelles – avec leurs tics du « beau papier », de la « belle reliure » et du « tirage de tête » fétichiste – qui tirent à peu d’exemplaires. Quel rapport y a-t-il entre les éditions Camomille ou d’Yves Gevaert publiant des œuvres-livres d’art de plasticiens de renom et L.E.Q.C.D.N.A.C.P. ou Postfluxpostbooklets qui proposent des « livres » photocopiés et agrafés dans le but d’une diffusion immédiate ?

Biblio : D’un livre l’autre, Musée royal de Mariemont, 12 décembre 1986-1er mars 1987.

Féerie pour un autre livre, Musée royal de Mariemont, Centre de la Gravure et de l’Image imprimée de La Louvière, 14 mai-20 août 2000.

L’art du livre 2 : la micro-édition et les livres d’artistes, Répertoires d’art et de design en Communauté française de Belgique, Bruxelles, Communauté française de Belgique, 2009.

 

Luc Fierens et la poesia visiva

Cela fait plus de dix ans que je côtoie le collagiste Luc Fierens, nous – Valérie Peclow et l’auteur de ces lignes – l’avons exposé un certain nombre de fois au Chalet de Haute Nuit lors d’expositions collectives – en particulier en compagnie d’artistes de même famille comme Thierry Tillier ou Philippe Pissier –, j’ai collaboré avec lui à des publications inédites et enthousiasmantes aux improbables éditions – tout aussi inédites et enthousiasmantes – L.E.Q.C.D.N.A.C.P. (Les Editions Qui Changent De Nom A Chaque Parution). Et cela fait plus de dix ans qu’il me parle de « poésie visuelle » et son corolaire à consonances italiennes la « poesia visiva », Luc me citant régulièrement des noms comme Julien Blaine, Sarenco – et sa revue Lotta Poetica –, Jean-François Bory ou Paul De Vree. La poésie visuelle serait donc fortement établie en Italie, elle aurait des accointances avec l’art postal et lorsqu’on prononce la formule – magique – « poesia visiva », certains vous citent d’autres sésames tels que « Futurisme », « Dada », « Lettrisme » ou « Fluxus ». Si l’on se tourne vers Wikipédia – avec une certaine fainéantise avouée – l’on note que « La poésie visuelle se distingue de la poésie graphique ou typographique en ce sens où elle utilise le poème comme forme. Elle prend véritablement naissance avec les calligrammes de Guillaume Apollinaire de 1918 et rebondit notamment avec le Spatialisme de Pierre Garnier. Mais le poème visuel peut aussi quitter le poème et devenir uniquement un acte visuel. », y sont également cités Jérôme Peignot, Giovanni Fontana ou Joan Brossa.

 Allons plus loin et élargissons nos sources, surfons au gré des vagues virtuelles avant de revenir sur la (véritable) plage ensoleillée de nos bibliothèques. La poesia visiva est une position critique sur la culture, sur la société et sur la langue à travers laquelle on traduit une nouvelle réalité née de la modernisation et de l’industrialisation après la Seconde Guerre mondiale. La neoavanguardia – et la revue Il Verri au sein de laquelle la poésie visuelle s’exprime dès les années 1950 – développe des recherches (entre)mêlant mot et image, le Gruppo 63 poursuivant les expérimentations d’un Pound ou d’un Eliot dans le contexte de la révolution culturelle de l’époque, en marge du système des Beaux-Arts et de la société marchande. La lecture d’Un coup de dés de Mallarmé – cet aboli bibelot d’inanités sonores – ayant entrebâillé depuis belle lurette la porte de cette surprenante maison, Duchamp, Marinetti, Raoul Hausmann ou Kurt Schwitters enfonçant ensuite les clous pour une surprenante exposition. Puis vinrent George Brecht, Robert Filliou ou Ben Vautier sous la bannière de Fluxus – et Joseph Beuys et Marcel Broodthaers et Joseph Kosuth, enfin tous ces grands manipulateurs de mots et d’images. Ce qui est frappant dans cette mouvance c’est, dans un même mouvement, la désintellectualisation du texte et la cérébralisation de la figuration – et me viennent en tête et me sautent aux yeux les collages de Raymond Hains, de Jacques Villeglé ou de Mimmo Rotella. Déjà à l’époque de leurs pionniers papiers collés, Braque et Picasso mettaient en scène le mot non au pied de sa lettre mais pour ce qu’il avait de valeur en tant que signe c’est-à-dire en tant que visuel pur. Il est évident qu’ils ne faisaient pas la publicité de marques de lames de rasoir ni de grands magasins de leur époque dans leurs collages mais se servaient des signes « Gillette » ou « Le Bon Marché » pour mettre en avant un langage ouvertement visuel – depuis Cézanne l’anecdote passant déjà au second plan au profit de la ligne, de la forme et des couleurs.

En tant que prof d’Histoire de l’Art et d’esthétique, je vois souvent mes élèves désarçonnés devant l’image pour elle-même, particulièrement cette image chargée de son propre sens visuel qui n’est plus narrative ou informative – c’était déjà le cas à l’époque des Impressionnistes mais le public d’aujourd’hui n’en a souvent conservé que le charme d’antan – mais qui s’adresserait à un œil cultivé. Je pense, au hasard des pensées qui vagabondent, à une Cathédrale décadrée de Monet, une nature morte cubiste de Braque, un assemblage Merz de Schwitters, un décollage de La Villeglé ou même une Marilyn de Warhol qui n’est pas beaucoup plus expressive qu’une Campbell Soup ou qu’une Electric Chair – voire déjà la tête de Madame Cézanne. La langue est un système de signes, la peinture – ou le collage ou la photographie – aussi, alors pourquoi ne pas se délecter de ce que ce grand restaurant qu’est l’Histoire de l’Art nous propose en ses gargantuesques menus ? Depuis l’invention de la photographie, les arts de l’oeil n’ont plus fonction de nous documenter, la belle affaire, dès lors laissons leur la liberté de nous en mettre plein la vue et de nous faire (visuellement) réfléchir. Donnant un cours récemment sur Magritte, mes élèves lui reprochaient de ne pas nous « expliquer » ses tableaux. Mais Magritte en une magistrale leçon de choses met en place un système de réflexion du mot à l’image – et vice versa – pour nous inventer un monde nouveau, n’est-ce pas déjà inouï ? Spectateurs fainéants, le cuisinier doit-il aussi manger les plats qu’il vous a concoctés ?

Tout ceci nous fait dévier un peu de notre route qui mènerait au territoire encore à arpenter de la poésie visuelle mais nous cernons peut-être ce point : il s’agirait d’un langage visuel articulé de mots en tant que signifiants comme on disait jadis à l’époque des Structuralistes. Langage chargé d’images, images chargées de communication – et l’on pourrait dès lors citer McLuhan mais aussi Saussure, Barthes, Lacan, Derrida –, de territorialisation et son contraire – bonjour Deleuze et Guattari –, de linguistique donc, de sémiologie, de structuralisme encore, de phénoménologie et autres méthodes et modes d’emploi le plus souvent brouillons pour se prendre les pieds dans le pourtant beau tapis de l’Art qui s’en passerait bien, et se suffit de toute façon à lui-même. Peut-être faut-il garder de tout ceci le physique de la langue, dans ce que le mot a de plus organiquement visible voire auditif si l’on songe à la poésie sonore, cette cousine proche, qu’on connaît depuis, disons, Dada avec Hugo Baal et les Futuristes avec Marinetti ou Depero. Puis Isidore Isou, Henri Chopin ou Bernard Heidsieck qui feront entendre leur voix – leur collection de bibelots sonores – depuis cette Tour de Babel en papiers découpés mais nous nous égarons, mais si peu, tout étant lié, coupé, collé, l’idée de réseaux ne datant évidemment pas d’aujourd’hui.

Il y a encore des noms qu’on entend lorsqu’on évoque la poésie visuelle – et la poesia visiva en particulier –: Giovanni Fontana, Franco Vaccari, Mario Diacono ou Adriano Spatola. Et l’on n’a pas encore abordé une des périphéries de cette poesia visiva, sa proche banlieue, avec l’art postal – le Mail Art – depuis les expérimentations de son défricheur, le grand Ray Johnson, dès la fin des années 1950. Ce qu’il y a d’étonnant dans tout ceci c’est que nous y connaissons si peu. Dans l’Histoire des Images, oui, dans la Littérature aussi, mais dans cet entre-deux vif et instable, très peu en définitive, nous sommes mal assis entre ces deux chaises mentales. Comme si l’on ne pouvait jouir du mot en tant qu’image. Luc Fierens est de cette famille d’équilibristes qui évoluent sur ce câble tendu entre ces deux builgings conceptuels qu’il relie, équipé de son bagage – son viatique au sens propre du terme – de collages, d’art postal et de micro-éditions – notamment les dizaines de titres parus chez Postfluxpostbooklets. Et soudain, grâce à ce Moïse collagiste – et le plus wallon des artistes flamands – partageant les eaux, un monde s’ouvre à nous. Un monde fait d’icônes, de lettres, de slogans, et d’appels à la révolution visuelle. Longue vie à ces poètes de la vue qui se passent bien, tous comptes faits, d’être installés à leur aise dans la boutique des Beaux-Arts, boutique qu’ils ont toujours voulu fuir, pour notre plus grand plaisir visuel.

François Liénard, dimanche 13 novembre 2016.

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